
Avant d’avoir un tel nombre de chats d’un coup, je n’aurais jamais soupçonné l’existence d’autant de caractères particuliers chez ces braves bêtes. Avant, j’aurais été tentée de dire « un chat est un chat », même sans que ce soit la nuit, tous les chats sont gris. Et pourtant, c’est si drôle de les observer tous au quotidien, tant ils diffèrent les uns des autres et ont une personnalité propre.
Nous avons Bubble, le chat polio. Il a une moustache froissée, du poil sous les pattes, et la réactivité d’une huître tétraplégique – son grand âge n’aidant pas. Il perd une tonne de poils par seconde et est incapable de se coucher sur un être humain sans sortir les griffes. Je crois qu’il ne s’en rend même pas compte. Il marche comme un pacha et adore les câlins – qu’on ne lui fait pas, à cause des poils, des griffes, et du fait qu’il soit radioactif, pour peu qu’on ait une tendance à l’allergie. Du coup, il déambule dans l’appartement d’un pas languissant et apathique (lorsqu’il daigne sortir de son panier), comme l’image de la culpabilité vivante de l’animal auquel on n’accorde pas assez d’attention. Il a l’air très bête et amorphe.
Nous avons Bébéchat, le chat parano. A la base nommé Diogène car ramassé dans la rue et sauvé d’une mort sûre, il a été communément renommé d’un nom qui correspond, sinon à sa taille, au moins aux bruits qu’il émet. Bonne pâte par excellence, il accepte tout de tous les chats, mais est flippé comme pas deux – le voir sauter en l’air à l’autre bout de la pièce parce qu’on a reposé un verre sur la table laisse s’interroger sur sa tranquillité d’esprit. Il a également du avoir un sérieux problème de cordes vocales, car il est incapable d’émettre un miaulement qui ne rappellerait pas un chaton asthmatique de trois jours. C’est le plus joli, le plus décuplé et bien découpé de cette ménagerie, celui qui incarne le plus l’image du beau chat, mais tout le monde se tord de rire lorsqu’il essaie de miauler. Il a l’air très bête et interrogateur.
Nous avons Muffin le chaton schyzo. Visiblement croisée avec une poule (elle fait mrou-mrou-mrou quand elle court, quand elle joue, quand elle mange), elle joue en feulant après ses compagnons de jeu. Elle dort dans des positions absurdes et adore se coucher sur deux personnes en même temps (surnommée le gaz, à ses heures perdues, elle prend toute la place disponible) C’est une vraie goinfre, elle raffole de thon et de yaourt, et adore jouer dans la baignoire ; c’est un chat qui adore l’eau. Elle incarne également l’insolence à l’état pur, étant coutumière du fait de faire un tas de conneries et de se vautrer ensuite avec impudence à trois pas de nous, en nous regardant avec un air qui veut dire, je suis désolée mais je n’interprète pas : « causez toujours vous m’intéressez ». Elle craint pourtant beaucoup le fait que je brandisse en sa direction un pot de gélules de levure de bière. Elle a l’air très bête et insolente.
Nous avons Jade la chatte maso. Elle a un miaulement affreux qui rappelle une porte de prison mal huilée, et adore qu’on lui tape sur l’arrière train, jusqu’à ne plus pouvoir le supporter. Elle fuit donc en feulant et revient à la charge la seconde suivante. Adorable avec les humains, elle ne tolère pourtant pas qu’un chat s’approche à plus d’un mètre d’elle. C’est con, parce qu’on en a cinq autres. Elle est vieille, revêche, pleine de croûtes et malagile ; elle ne sait pas sauter, vingt centimètres représentent son record personnel. Elle est pourtant, avec les humains, l’affection à l’état pur – et puis c’est si drôle de la caresser de façon sportive. Elle a l’air bête mais essentiellement méchante. Surtout quand on la caresse, ce qui traumatise les gens qui viennent à la maison.
Nous avons Cookie le chaton barjo. Elle est la petite dernière de la meute, et elle promet d’être un sacré numéro. Elle adore le coulis de fruits rouges, les câlins le matin, et faire chier tous les autres chats jusqu’à plus soif, « pour jouer ». Elle marche de travers et a un arrière-train ridiculement fin. Sa robe a une couleur magnifique et c’est une délice à caresser. Elle n’est absolument pas craintive, et est pour le moment assez mal élevée. Je n’ai jamais vu un chat aussi jeune faire des bonds aussi hauts ; une sorte de kangourou sous amphètes. Elle a sans doute l’air très bête, mais elle est trop occupée à sauter partout pour qu’on ait le temps de le remarquer.
Et nous avons Cléo la chatte déco. Elle n’est pas spécialement affectueuse, pas spécialement gentille, pas méchante, pas présente, pas marrante, pas remarquable. Le chat transparent par excellence. Et elle a une boule de gras sous le ventre (à sa décharge, on peut donc lui attribuer un adjectif de façon positive, selon la vétérinaire : elle est grasse). Mais elle est belle, c’est un joli bibelot. Elle a aussi – mais est-ce une surprise ? – l’air très bête. Juste bête.
Tous ces chats sont extra. Même les plus inutiles d’entre eux (et parfois on a vraiment l’impression qu’ils font un concours pour remporter la palme) sont toujours un régal à observer.
Et Jade n’a pas l’air SI méchante en vrai. Ou bien si ?
